
Allez savoir, mais pour moi, des instants comme ça, j’en redemande, ne serait-ce que pour alimenter ma collection d’articles du même genre.
Quoi de mieux que le lieu de rencontre dans le jardin des Prébendes, si cher à mon cœur ? Je ne savais pas, en franchissant le portillon qui donne accès à ce petit paradis, qu’il me serait donné de trouver matière à écrire une nouvelle histoire qui me permettrait de venir vous tenir compagnie ce dimanche.
Cet Éden est en train de se métamorphoser. Un chantier de grande importance a pour but d’améliorer écologiquement la pièce d’eau ornant, dans sa longueur, ce coin de verdure. La chance veut qu’il me faille le traverser pour rendre visite à ma boulangère, c’est-à-dire quotidiennement, ce qui me permet, pour mon plus grand plaisir, de me retrouver dans un endroit on ne peut plus bucolique.
Du fait de ce chantier, des engins y travaillent : des mastodontes, des pelles mécaniques et des camions de chantier font des va-et-vient permanents. Enfin, tous ces engins sont nécessaires afin d’accomplir les travaux prévus, préconisés par les bureaucrates chargés de remédier aux dégâts causés par le changement climatique.


Pour satisfaire ma curiosité, je profite de mes passages pour flâner derrière les grilles qui délimitent la zone du chantier. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à m’intéresser à ce spectacle. D’autres curieux, comme moi, observent visuellement ce chambardement.
Et voilà comment je me suis retrouvé aux côtés d’une maman qui, comme moi, assistait avec deux enfants au spectacle. Ceux qui me connaissent savent qu’il ne m’en fallait pas plus pour que j’interpelle le jeune garçon, en le voyant regarder avec une mimique qui me paraissait très intéressée les manœuvres effectuées par les engins.
Notre conversation a pris une tournure complètement inattendue. J’étais loin de me douter de ce qui allait suivre en lui posant ma première question.
— Dis donc, tu as l’air intéressé par ce matériel.
Ce n’est pas le petit garçon, âgé d’une dizaine d’années, mais sa maman qui m’a répondu.
— Vous avez raison, monsieur, il est passionné par tout ce gros matériel mécanisé. Il a un copain dont le père est agriculteur. Il passe une bonne partie de ses vacances avec cet ami afin d’avoir la chance, pendant la moisson, de suivre la moissonneuse-batteuse au travail.
Que n’avait-elle pas dit ! Vous connaissez ma curiosité et mes rapports épidermiques relevant de ma carrière de vendeur de machines agricoles.
Comment y suis-je allé ? Dans un questionnaire qui n’a d’égal que mon envie de savoir.
— Où as-tu suivi la machine ?
— Dans une ferme située dans le nord du département.
— Dommage, je n’ai pas travaillé dans ce secteur. J’ai exercé mon métier dans le sud du département.
La maman, voulant apporter davantage de précisions, cite benoîtement le nom de la commune : Chemillé-sur-Dême !
Alors là !
Pour comprendre la suite, il faut connaître mon comportement lorsque le hasard me donne l’occasion de rencontrer des personnes au cours de mes pérégrinations. Peu importe leur âge, je les questionne, dans l’espoir de retrouver quelqu’un qui connaîtrait l’un de mes anciens clients.
Par bonheur, il m’est arrivé assez fréquemment de croiser de ces quidams qui m’ont comblé en me donnant des nouvelles de mes anciens pourchassés. Ce sont ces hommes qui ont agrémenté mes treize années de négociations avec le monde agricole, un monde que je chéris encore, 47 ans après avoir changé de situation.

Alors là ! Nom de Dieu ! Que n’avait-elle pas dit !
Jamais je ne jure, sauf dans les cas de grande stupéfaction !
Et, croyez-moi, des questions, il y en a eu ! Au fil de la conversation, je savourais cet instant de bonheur.
Le père du copain de ce jeune garçon n’est pas de ma génération. En revanche, ses ascendants avaient connu mon père lorsqu’il était gamin.
Pupille de la nation, papa avait été placé à l’âge de onze ans comme berger, chargé de garder les moutons dans la ferme de ses arrière-grands-parents.
Ces gens-là étaient d’un abord des plus agréables. Papa ne tarissait pas d’éloges sur le comportement de cette famille d’accueil.
Grâce à eux, mes frères, mes sœurs et moi-même avons bénéficié de la gentillesse de ces bienfaiteurs. Des liens qui ont perduré jusqu’à aujourd’hui, puisque je me sens toujours très proche de ces personnes.
Et, une fois encore, le hasard s’en est mêlé : il y a trois semaines, nous avons accompagné la grand-mère de ce jeune garçon dans sa dernière demeure.
Aujourd’hui, le moment de la moisson est vraisemblablement arrivé. Quand tu suis la machine, tu participes, à ta manière, à la récolte des champs.
Sache qu’à ton âge, il y avait beaucoup plus de prairies. Les cultures céréalières ont progressivement remplacé le bocage.
À cette époque, je passais une partie de mes vacances comme petit pâtre, gardant une dizaine de vaches dans les pacages. Et justement, l’un de ces endroits m’a laissé de nombreux souvenirs. Il a même été le témoin d’un événement que j’ai raconté dans mes histoires sous le titre LE POIRIER VERT, publié le 18 septembre 2021.

Comment ne pas remercier le ciel et ses nuages de m’avoir offert, une fois encore, de quoi nourrir mon imagination et alimenter mes récits ?
TOUS CES HASARDS !