30 décembre 2023

UN DRÔLE DE VOYAGE

Extrait de ma période parisienne.

Un très bon souvenir de cette période, bien que la vie parisienne me convienne pour le travail, pour ce qui était des loisirs, je ne m’y suis pas vraiment éclaté. Petit campagnard, je suis né avec un cœur de (rural) que j’ai gardé. Cela doit être la raison de mon amour pour tout ce qui est champêtre.

Avec mes amis, tous des provinciaux comme moi, bien sûr, nous ne nous ennuyions pas malgré des escapades, surtout dans le Paris nocturne ; mais dès que j’avais l’occasion de revenir à Chemillé, j’en profitais.

Un de ces voyages est resté gravé dans ma mémoire. Pour une des deux fêtes de fin d’année, Noël vraisemblablement ou la Saint-Sylvestre, je restai dans la capitale la plupart du temps, si mes souvenirs sont exacts.

J’avais comme collègue de travail, un ajusteur comme moi. Un ancien baroudeur d’une quarantaine d’années, Jean Tanguy, originaire de Coêmont, petit village situé en banlieue de Château-du-Loir dans le 72. Comme il devait passer le week-end chez ses parents lui aussi, il proposa de me covoiturer, Chemillé ne se trouvant pas tout à fait sur son itinéraire, mais presque, il ne lui fallait rallonger celui-ci que d’une quinzaine de kilomètres. Mais pour lui éviter de faire un détour, j’avais demandé à papa de venir me chercher à la Chartre-sur-le-Loir, petite ville située à dix kilomètres de Chemillé, sur la route Paris Château-du-Loir, celle que nous allions emprunter.

C’était une époque où nous travaillions encore le samedi matin. Notre départ était prévu directement à la débauche de midi, casse-croûtes à déguster en roulant. Ne pouvant pas changer les dates depuis deux mille ans, la fête de la Nativité est célébrée en hiver. Comme chacun sait, nous ne pouvons avoir aucune influence sur les facéties du temps !

Heureusement pour la paix ! Je ne dis pas le merdier que cela serait si nous pouvions intervenir.

Mais je suis sûr d’une chose : nous nous serions bien passés des conséquences de la météo de cette journée. Il a commencé à neiger dans la matinée à Paris, la radio nous informait d’un temps exécrable dans notre région. La circulation était presque impossible sur les routes de Touraine. Pour confirmer ces aléas, papa m’a téléphoné, m’enjoignant de ne pas descendre, car il lui serait impossible de venir me chercher à la Chartre, les routes étant impraticables.

Il y a soixante ans, entre les deux fêtes de fin d’année.

Je fais part de cette injonction à mon chauffeur et sa réponse : il lui importe peu ces recommandations, son vœu est de partir, donc, il partira avec moi ou sans moi ! Comment aurai-je pu refuser du haut de mes 18 ou 19 ans cette équipée ?

Nous n’avons pas mis bien longtemps à nous rendre compte des complications qui allaient agrémenter notre voyage. Qu’elle ne fut pas notre surprise en entrant sur l’autoroute de voir une voiture faire demi-tour devant nous, manœuvre interdite sur le circuit routier ordinaire, d’autant plus étonnante sur l’autoroute. Ce qui fut plus surprenant, en arrivant au même endroit, nous eûmes droit à ce demi-tour non-volontaire, le chauffeur ayant été surpris par la chaussée verglacée. 

Cette première volte-face n’a pas freiné la détermination du conducteur. Nous avons poursuivi notre itinéraire dans le brouillard en faisant plus d’une quinzaine de ces demi-tours, tant et si bien que nous sommes arrivés à la Chartre vers 23 heures. C’était l’époque où la partie autoroutière ne mesurait qu’une vingtaine de kilomètres sur les 250. Le reste du trajet, nous empruntions la nationale 10, c’est la raison de notre lenteur, celle-ci étant complètement enneigée. Il fallait que le pilote roule une roue sur la route, l’autre sur la berne. Nos virevoltes se produisaient aux intersections, car il n’y avait plus la berne nous servant de stabilisateur. Malgré tous ces périples, nous sommes arrivés à bon port. Il me débarqua à la Chartre, les petites routes n’étant pas praticables en confirmation des propos de papa. 

Il ne me restait plus qu’à marcher pour rallier Chemillé. Par chance, il ne neigeait plus. Le ciel était étoilé, la nuit d’une très grande clarté. Je garde un très bon souvenir de cette promenade de dix kilomètres parcourue dans la campagne. La traversée des bois qui jalonnent cette route, très vallonnée du fait que la neige étouffe la plupart des bruits. Je marchais dans un monde de silence, une ambiance feutrée. Le bruissement des pas à chaque foulée, la même chanson.

En me rapprochant de Chemillé, j’ai entendu chanter au loin, c’étaient mes amis auxquels papa avait dû parler de mon escapade, ce qui leur a permis de meubler une soirée.

Pour ce qui est des chansons, avant de pouvoir traduire les paroles, je les avais reconnues en entendant la mélodie. Je savais que ce n’étaient pas des enfants de Marie qui venaient à ma rencontre. Je reconnaissais le répertoire, mon orgueil comme toujours fut exacerbé, car je pense ne pas être étranger à leur savoir. Mon éducation, en tant qu’interne, a bénéficié de cours complémentaires qui m’ont appris des paillardises : la petite Huguette, le macchabé, de Nantes à Montaigu, etc.

Il est rigolo, je crois aujourd’hui pouvoir les chanter sans trous de mémoire, ce qui n’est pas toujours le cas. Mes prières de chrétiens sont partie prenante de ces troubles amnésiques.

Aujourd’hui, en reprenant cette histoire, je vous envoie à tous les trois : Henri, Michel et Roger. Une pensée en vous remerciant pour cette attention que vous m’avez démontrée.

En attendant de vous retrouver !

 

2 Comments

  • Un joli conte de fin d’année qui nous projette dans les souvenirs de jeunesse de notre narrateur favori, fasciné par l’éblouissement de cette sublime nuit de Saint-Sylvestre, telle que l’on peut se l’imaginer …..
    Cette impression d’immense solitude sur cette route déserte, toute blanche, surmontée d’un profond ciel clair étoilé, le lourd silence troublé uniquement par le crissement des pas du « Pellerin » dans la neige et de tant à autre, la chute amortie des paquets de poudreuse, amassés sur les branches des arbres … Les bestioles frileuses restent mussées au gite et les les Hommes en fête, blottis sous le « chaume » qui fume …
    Où l’on retrouve également cette coutume bien tourangelle qui pour désigner l’accotement d’une route, substitue couramment le mot « berne » à celui de « berme » plus généralement usité !
    A ce sujet je me suis toujours posé question sur une éventuelle parenté avec l’origine dans le patois tourangeau ou berrichon du terme « bernille » prononcé généralement « beurnille » pour désigner la boue ou la fange, chargée des eaux de ruissellement et autres détritus, qui dans ma supposition garnissait les cours des fermes d’antan, mais surtout les accotements latéraux non stabilisés et les ornières des routes campagnardes… Toute précision sur ce terme, peu ragoutant je vous l’accorde, en vous priant de bien vouloir m’en excuser, sera le bienvenu en vue d’apporter une lueur à ma vacillante lanterne !! FR

  • Merci Yves pour cette balade agréable dans le temps et dans la campagne, un rêve pour moi. Cette marche nocturne en forêt impressionnante me fait penser au début du roman le Lièvre de Vatanen que je vous recommande de lire si ce n’est déjà fait. Bien à vous et au plaisir de vous lire.

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